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Regarder vers l’avant

Nouveau départ

Regarder vers l’avant, prendre un nouveau départ: un principe pas toujours si facile à mettre en œuvre. Quels obstacles peuvent venir entraver nos bonnes intentions? Le Prof. Dr Alexandra Freund, de l’Institut de psychologie de l’Université de Zurich, répond à nos questions.

Meta Zweifel

Professeure Freund, l’animal routinier qu’est l’être humain est-il capable de changer de sa propre initiative, sans y être contraint?
Prof. Dr Alexandra Freund*: Une chose est sûre: nous pouvons changer nos habitudes. Est-ce simple? Non. S’il en allait autrement, nous vivrions dans un autre monde et nous ne serions pas aussi nombreux à avoir des problèmes comme le surpoids, le tabagisme, l’alcool, les comportements agressifs ou d’autres encore. Les habitudes sont en effet très puissantes, et de nombreux aspects de notre comportement en dépendent. Nous aurions du mal à nous en sortir dans la vie et face à notre environnement social si nous devions chaque jour revoir tous nos comportements. Imaginez devoir quotidiennement décider à nouveau si vous allez prendre votre petit-déjeuner et ce que vous allez manger, quel journal vous allez lire ou à quelle heure vous allez vous coucher – vous ne tiendriez pas la journée. Cependant, certaines habitudes sont problématiques et il est alors opportun de les changer. Ce n’est pas simple mais c’est possible, et ce à tous les âges de la vie.

Le proverbe «Ce que l’on n’apprend pas étant jeune, on ne l’apprend jamais» est donc erroné?
Il est faux de croire qu’on ne peut plus changer quand on est adulte. Même à 60, 70 ou 80 ans, repenser son mode de vie est possible. C’est peut-être plus difficile que quand on est plus jeune, mais on en est tout à fait capable. Par contre, il est possible qu’on n’en ait plus envie.

À chaque début est inhérent un charme, a dit un célèbre poète. Nous autres humains n’avons-nous pas secrètement peur de chaque nouveau départ?
Les deux sont vrais. Mettons que quelqu’un souhaite se mettre à un nouveau sport. Cette personne déborde d’enthousiasme et achète tout l’équipement nécessaire. Elle est complètement investie dans ce nouveau projet et se sent déjà presque comme une pro. Si ce nouveau projet s’intègre bien dans ses habitudes de vie, ce nouveau départ peut marcher comme sur des roulettes. La situation est tout autre si, par exemple, je souhaite voyager dans une région complètement inconnue. Je ne connais ni la langue du pays, ni ses coutumes et je suis incapable d’évaluer les dangers, car les signaux d’alerte m’échappent. Dans ce genre de situation, nous sommes vulnérables et il peut se passer des choses qui nous échappent. Or, tout ce qui nous échappe nous fait peur.

Une phrase comme «Et si on recommençait tout à zéro?» fait partie des grands classiques des films d’amour. Prendre un nouveau départ dans son couple est-il vraiment possible ou est-ce une illusion?
Une telle phrase veut dire: «Essayons de trouver une nouvelle approche et d’aborder notre relation autrement. Offrons-nous un nouveau départ et efforçons-nous de sortir de notre train-train. Lors de la prochaine dispute, renonçons à des reproches comme «la semaine dernière, tu as encore oublié de sortir les poubelles». Et abstenons-nous de dire que ceci ou cela est «toujours» fait de travers.» Un tel changement de perspective est certes difficile mais n’est certainement pas une illusion. Par contre, il n’est pas possible d’occulter sa propre histoire et tout ce qui a pu se passer avant.

Après un coup du destin comme l’annonce d’une maladie potentiellement fatale ou le décès inattendu d’un être cher, on cède parfois au désespoir. La vie continue, dit-on. Oui, mais comment?
Je sais que, dans ce genre de situation, tout ce qu’on peut nous dire semble d’une grande platitude – car très peu de personnes se doutent de l’abîme qui s’ouvre sous nos pieds. L’aide la plus efficace vient de structures sociales solides comme la famille ou les amis, ou de personnes qui ont vécu des expériences similaires ou capables de nous accompagner avec compréhension et bienveillance. L’aide reçue de l’extérieur, de groupes d’entraide ou auprès d’un thérapeute du deuil, peut aider à retrouver une certaine structure. Le travail peut aussi offrir un soutien car progressivement, le rythme qu’il exigé permet de garder le cap.

Quand on parle de nouveau départ, on évoque aussi souvent la notion de «ressources». Comment identifier ses ressources?
On en connaît déjà certaines et d’autres restent à découvrir. Mais on ne peut découvrir les ressources dont on dispose pour surmonter certaines situations difficiles et réussir à prendre un nouveau départ qu’en les utilisant. La difficulté vient souvent de l’impression que rien ni personne ne peut nous aider. Il faut réussir à se faire confiance et se dire: «Je tente le coup!»
Prenons l’exemple de la musique. Vous vous dites tout à coup: «Je voudrais bien savoir jouer d’un instrument.» Vous prenez des cours de piano et vous constatez bientôt que vous souffrez moins quand vous faites de la musique. Si cet effet ne se produit pas, vous n’avez rien perdu pour autant. En effet, vous vous êtes donné une chance et vous avez fait une nouvelle expérience.

Dans les grandes tragédies grecques, la catharsis suit toujours la catastrophe. Un processus de purification permet un nouveau départ. Est-ce un principe de la vie ou une exagération théâtrale?
Il n’y a pas toujours de catharsis. Une catastrophe peut aussi conduire à l’échec et à l’abîme. Dans ce contexte, les chercheurs s’intéressent à ce qu’on appelle la «croissance posttraumatique»: après un évènement très dur à vivre, certaines personnes se sentent plus fortes et plus résistantes. Mais tout le monde ne sort pas grandi de ses difficultés, d’autres voient leur force vitale vaciller. Je suis toujours très prudente face à un postulat de départ comme «toute crise est une opportunité». La crise est d’abord une crise. L’injection «à toi de l’exploiter» peut être complètement à côté de la plaque. Certains en sortiront plus forts, d’autres ne connaîtront pas cet effet de croissance. La pensée trop capitaliste selon laquelle même la souffrance peut «apporter» quelque chose et selon laquelle il faut «exploiter cette chance» met la personne qui souffre encore plus sous pression.

Est-il possible de renforcer notre «immunité» émotionnelle de manière à pouvoir y puiser suffisamment de force pour prendre un nouveau départ dans une situation d’urgence?
Oui, c’est possible. D’abord, on peut être plus ou moins attentif à soi-même et se connaître plus ou moins bien. On parle souvent de la «pleine conscience». C’est quelque chose qui a toujours existé, on lui a juste donné un nouveau nom. Mais prendre soin de soi-même n’est pas forcément possible si on ne va pas bien. En psychologie, on parle d’«autocompassion». Cette attention à soi-même peut se travailler. On peut apprendre à mieux s’écouter. Les contacts sociaux sont également très importants. On ne peut compter sur ses amis dans les situations d’urgence que s’ils étaient déjà de vrais amis avant.

* Le Prof. Dr. Alexandra Freud, de l’Institut de psychologie de l’Université de Zurich.