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Sécurité des remèdes

Fabrication des médicaments – sorcellerie (ou pas)?

La recherche moderne a permis de développer des médicaments très efficaces contre de nombreux problèmes de santé. Ils améliorent sans cesse notre qualité de vie. Mais l’autorisation d’un nouveau médicament reste un processus très exigeant.

Christiane Schittny, pharmacienne

Pour commencer, revenons à la fin du Moyen-Âge, à une époque où l’on ne se souciait guère de la sécurité des médicaments: les effets indésirables ou les interactions dangereuses ne préoccupaient personne et la fabrication des médicaments, une opération aujourd’hui hautement scientifique, reposait alors essentiellement sur l’intuition et l’empirisme. Et pourtant, les anciennes coutumes et rituels empreints de superstition continuent de nous fasciner. Pensez par exemple à la nuit de Walpurgis, revécue dans certaines régions dans la nuit du 30 avril au 1er mai avec déguisements de sorcière, feux de mai et danses sabbatiques. L’origine de cette fête remonte à l’ancienne légende selon laquelle les sorcières s’envolaient cette nuit-là sur leur balai et laissaient libre cours à leurs pouvoirs magiques dans une danse effrénée avec le diable.

Pommade volante ou stupéfiants?
Mais que cachent ces anciennes traditions? D’où venait cette solide conviction de ceux qui avaient aperçu des sorcières attroupées sur le mont Brocken, volant autour d’un grand feu avec un rire à vous glacer le sang? Il y a forcément un truc pas net là-derrière…
On a aujourd’hui une explication scientifique à ce phénomène: il s’agissait d’hallucinations provoquées par des stupéfiants, les fameuses «pommades volantes». Ces préparations étaient répandues au Moyen-Âge et au début des temps modernes et contenaient – au jugé et au goût de celle qui les fabriquait – des substances psychoactives comme l’ergot de seigle, la belladone, le datura, la ciguë, l’aconit napel et autres plantes vénéneuses en quantités variables. Ces pommades confectionnées à la main au petit bonheur la chance étaient parfois enrichies par des substances animales comme du sang de chauve-souris ou d’oiseau. Elles étaient appliquées sur des zones de peau sensibles comme les tempes, l’intérieur des cuisses, le torse ou le dos des pieds. Les substances actives pouvaient ainsi être absorbées par la peau et déployer leur mystérieuse action euphorisante. Quant à savoir si tout se passait toujours bien, ça reste à voir.

À la recherche de nouvelles substances actives
Contrairement à ce qui se passait au Moyen-Âge, les médicaments sont aujourd’hui fabriqués selon des critères très stricts, avec des mesures de sécurité maximales. En cas de maladie ou de douleurs, nous pouvons recourir sans risque à un comprimé et nous nous sentons rapidement mieux. La médecine moderne propose des médicaments très efficaces pour de très nombreux problèmes de santé. Mais il reste des maladies que nous ne savons toujours pas soigner durablement. Notamment certains cancers et certaines affections pulmonaires, Alzheimer, le diabète ou le sida. Elles touchent un nombre incalculable de gens. C’est pourquoi, à travers le monde, de nombreux chercheurs, universitaires ou du secteur privé, s’efforcent de comprendre les causes et l’évolution de ces maladies. Grâce aux résultats de ces recherches fondamentales, les scientifiques peuvent développer de nouveaux médicaments et chercher des traitements adaptés.

Des exigences élevées
Mais, bien souvent, le chemin est semé d’embûches. Trouver un nouveau principe actif est compliqué et exige beaucoup de patience, pas mal d’argent et parfois même un peu de chance. D’innombrables substances chimiques sont produites et testées en laboratoire. Les plus prometteuses font ensuite l’objet d’études sur l’animal. Ce n’est souvent qu’après plusieurs années que les substances individuelles sautent le pas des études cliniques, généralement d’abord chez des sujets en bonne santé, puis chez des personnes malades.
On attend beaucoup d’un médicament: avant tout, il doit atténuer les symptômes ou guérir la maladie. Il doit par ailleurs ne pas présenter d’effets indésirables trop graves et ne pas être toxique, même si l’on dépasse de plusieurs fois la dose prescrite. Il ne doit pas se dégrader ou être éliminé trop vite par l’organisme afin de pouvoir déployer son action. De plus, la substance doit être relativement facile à produire à l’échelle industrielle, mais aussi à manipuler. Sur 10 000 substances de départ, une seule en moyenne atteint le stade de l’utilisation chez l’être humain et, avant que les autorités sanitaires ne donnent leur feu vert à son autorisation, il s’écoule généralement une dizaine d’années de recherches poussées!

Les études cliniques
La conduite d’une étude clinique est réglementée dans les moindres détails. Les projets de recherche et leurs objectifs doivent être clairement définis et documentés par écrit. Un directeur de l’étude est nommé responsable de chaque étude. Il est tenu de suivre un protocole strictement contrôlé. Swissmedic, l’Institut suisse des produits thérapeutiques, enregistre et contrôle chaque étude clinique. Il recueille et évalue également les signalements d’effets indésirables des médicaments.
Les commissions cantonales d’éthique émettent un avis et accompagnent pour leur part tous les projets de recherche. Les études prévues doivent être défendables sur le plan éthique et avoir de réelles perspectives de succès. Les strictes dispositions sur l’expérimentation animale, de même que les droits des participants et des patients, doivent être respectés rigoureusement. Chaque participant prend volontairement part à l’étude médicale et a le droit de recevoir les informations les plus complètes possibles. Il a également le droit de se retirer du projet à tout moment. Un plafond de dédommagement des participants et un délai à respecter avant de participer à une nouvelle étude sont également fixés. Ces dispositions permettent de s’assurer que personne ne participe à un trop grand nombre d’études juste pour des questions financières, au risque de mettre sa santé en danger.

Un déroulement très précis
Les recherches sur l’être humain nécessaires pour l’autorisation d’un médicament sont divisées en quatre phases, en sachant que la frontière entre deux phases est parfois floue et que certains tests peuvent aussi être réalisés en parallèle. L’étape suivante de recherche n’intervient toutefois que si le principe actif a fait ses preuves jusque-là. Si des effets indésirables préoccupants apparaissent, l’étude clinique est interrompue.

Phase I: la nouvelle substance active est d’abord testée sur un nombre très restreint de sujets en bonne santé. Cette étape vise surtout à examiner à la loupe les propriétés de la molécule, en s’intéressant tout particulièrement à sa tolérance, à son mode d’action et à son comportement dans l’organisme humain.

Phase II: cette phase se concentre sur l’examen de l’efficacité de la nouvelle substance et sur la détermination de la bonne posologie (aussi peu que possible mais autant que nécessaire). Ces recherches sont menées sur un petit nombre de patients atteints de la maladie qu’on cherche à traiter.

Phase III: cette phase consiste à traiter le plus grand nombre possible de personnes malades avec le futur médicament. Elle sert surtout à mettre en évidence l’efficacité et la bonne tolérance de la molécule et permet de mettre en balance les bénéfices et les risques. L’exploitation statistique des données permet p. ex. d’optimiser la posologie et la forme pharmaceutique du médicament.

Phase IV: le nouveau médicament a déjà passé avec succès les trois premières phases et est désormais autorisé. La phase IV s’intéresse à son utilisation chez des groupes spécifiques de personnes comme les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes ou les patients qui présentent plusieurs pathologies et prennent différents médicaments. Les effets indésirables plus rares ou les interactions possibles avec d’autres médicaments sont recensés. Dans le cadre de la pharmacovigilance, les bénéfices et les risques des médicaments continuent d’être surveillés tout au long de leur commercialisation.